CARTE POSTALE HISTORIQUE ET POLITIQUE DE MELILLA

Publié le par eric montes

Passant mes vacances en Espagne, j·en profite pour vous adresser quelques billets politiques de la péninsule ibérique. Au moment où 800 africains viennent d·échouer aux iles canaries suite au blocage de Melilla, je publie ce texte envoyé par un ami historien de Gauche, frencais de l·étranger installé dans l·enclave espagnole d·Afrique.

Melilla La plus ancienne ville espagnole d’Afrique

Quand en 1497 Estopiñan y Virues* investit Melilla au nom des Guzman*, la ville (ou plus exactement ce qu’il en reste) est désertée. Seules des tributs berbères occupent les alentours sans toutefois y résider puisqu’à cette époque elles sont nomades. Cette année-là, Isabelle la Catholique règne en Espagne, alors qu’en France Louis II est sur le trône et que son cousin qui lui succédera, François Ier de Valois, a quatre ans. L’Amérique, elle, n’a été redécouverte par Christophe Colomb que depuis cinq ans.

A la même époque, au Maroc, il est alors difficile de parler d’une organisation étatique, le pays est instable et ses limites sont encore pour le moins très fluctuantes. En 1497, ce sont les Mérinides[1]* qui constituent la puissance politique dominante, mais ils ne contrôlent pas les tributs berbères du Rif et n’en reçoivent pas l’allégeance. Le Maroc contemporain ne peut donc prétendre que sa souveraineté ait été piétinée par l’installation à Melilla des espagnols.

En fait, pour tenter d’expliquer pourquoi les dynasties successives au pouvoir au Maroc ont eu des difficultés à préciser les contours de leur souveraineté, il faut préciser deux de leurs caractéristiques essentielles. D’une part elles sont issues des confins sahariens méridionaux du pays ce qui leur donnait peu de culture maritime, de l’autre, elles ont toujours mal contrôlé les côtes tant atlantiques que méditerranéennes tenues par des chefferies de pirates ou des étrangers. En outre, avec le mouvement de reflux du monde musulman d’occident en Espagne, on peut considérer que la prise de Melilla par les espagnols marque le point final de la Reconquista. Il faudrait encore noter que, tel un phénomène de vases communicants, ce mouvement est contemporain à l’expansion de l’Islam en Europe orientale par les conquêtes ottomanes dont les armées parviendront jusqu’à Vienne.

Ce n’est donc pas avec la puissance politique des sultans marocains que s’opposent les espagnols à Melilla, mais plutôt celles des tributs berbères rifaines qui ont toujours cherché à leur échapper. Le Mahzen[2], en effet ne contrôlait que les seules zones qu’il pouvait pacifier ou dont il recevait l’allégeance des chefs locaux. Ces zones pacifiées s’opposaient aux zones de guerres des tribus insoumises. Cette situation instable perdura jusqu’au protectorat de 1912 et le Rif connu même des mouvements de révoltes fort tardifs comme ceux qui se produisirent contre le nouveau roi Mohamed V en 1958 et 1959, soit deux ans encore après l’indépendance du pays[3].

Cette situation de contact parfois en effet fort difficile avec les tribus berbères marqua et marque encore le paysage urbain de la ville espagnole ainsi que nous le constaterons dans les documents qui suivent cet exposé. Longtemps confinée dans ses murs, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe qu’elle en sortit pour rester cependant protégée par un chapelet de forts extérieurs la garantissant de la permanente instabilité environnante. Jusqu’en 1912, Melilla vivait, de facto, en permanent état de siège. Elle y revint très vite dès 1921 jusqu’en 1926 pendant toute la Guerre du Rif qui, elle, fut indubitablement une guerre coloniale. Si la présence espagnole à Melilla peut être accusée d’avoir eu ce caractère colonial dont l’affuble les autorités marocaines, son rôle de base militaire d’intervention au Maroc ne remonte pourtant qu’aux dernières années du XIXe siècle et s’achève sur ce point d’orgue que constituent les campagnes du Rif. Cependant, il est intéressant de noter que ces dernières actions étaient dirigées non pas contre le sultan de Fez, mais contre des tribus coalisées dans leurs insoumissions contre lui. En voulant échapper à la fois au Protectorat espagnol et à la soumission du Mahzen, la République du Rif d’Abdelkrim risquait surtout d’échapper à l’espace marocain. Les objectifs prévus par la Conférence d’Algésiras et le traité de Fez, pour traités inégaux qu’ils sont effectivement, n’avaient été cependant acceptés par le Sultan que pour sauvegarder son pouvoir menacé, certes de l’extérieur, mais aussi et surtout de l’intérieur.

Accuser Melilla d’avoir été une base de conquête coloniale pour en réclamer aujourd’hui la souveraineté dont on en a jamais été le dépositaire serait donc, juridiquement, aussi grotesque que si l’on entendait aujourd’hui la République du Vietnam réclamer les villes de Brest ou de Toulon sous le prétexte que la Cochinchine fut conquise par la flotte militaire française qui y était basée.

La seule période où Melilla n’eut pas à vivre en ville assiégée fut très brève. Elle s’étend de la fin de la Guerre du Rif (1926) aux années suivant l’indépendance de 1956 où le pouvoir alaouite verbalisa pour la première fois ses prétentions. Nous pourrions étendre cette période de calme à 1975 si l’on considère l’excellence des relations entre le roi Hassan II et le Caudillo Francisco Franco qui rendaient les revendications marocaines plutôt formelles qu’autre chose. Le fulgurant décollage économique et démocratique espagnol puis son intégration à la Communauté Européenne ainsi qu’à l’Espace Schengen, en accentuant le différentiel des niveaux de vie entre les deux pays, furent les origines principales des vagues d’immigration clandestines. Celles-ci reposaient le problème d’une protection de la ville, sous une forme certes différente, mais dont les conséquences entraînaient la reconstitution d’un système de cloisonnement frontalier. Celui-ci se matérialise aujourd’hui par le système de grillages entourant la ville et qui eut son heure de célébrité médiatique à l’automne 2005.

Le périmètre frontalier actuel

Les grilles de Melilla forment une barrière physique de séparation entre le Maroc et la ville espagnole. Elles sont supposées retenir les flux de l’immigration illégale et la contrebande, en particulier des stupéfiants. D’un coût de trente trois millions d’Euros (financé en partie par la Communauté Européenne), elles courent sur onze kilomètres et sont constituées d’une double ligne autrefois de trois mètres de haut qui ont été portés à six après les évènements de l’automne 2005. L’espace entre les deux lignes de grillages permet le passage de véhicules de surveillance et, sous le sol, des câbles sont connectés à un réseau centralisé de surveillance de détecteurs électroniques de bruits et de mouvements. L’ensemble est éclairé la nuit par des lampes de haute intensité et il est équipé de vidéocaméras et de systèmes de vision nocturne.

Ce luxe de technique ne règle bien entendu nullement la problématique migratoire qui s’est seulement déplacée géographiquement après les évènements de 2005 en se reportant aussitôt sur les îles Canarie.

 Le double système de grillage du périmètre frontalier avec le Maroc à Melilla (situation en 2005) avant son rehaussement à six mètres

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