FRATERNITE, fraternité
Aujourd'hui, on vous invite à trinquer au "verre de la fraternité". Et non plus de l'amitié. C'est ainsi qu'on fait désormais à Tournon-sur-Rhône, une bourgade ardéchoise où Mallarmé fut professeur d'anglais. Le maire, Jean Pontier (PRG), y diffuse le concept à sa manière de vieil élu local à l'enthousiasme et l'énergie communicatifs. C'est un joli mot, aussi. Qui sonne, chante, éclaire, ouvre sur le monde et enveloppe son prochain. Un mot qui sait faire la fête, comme devant l'église Saint-Sulpice, à Paris, où, jusqu'au 3 décembre (avec le secret espoir de se multiplier ailleurs), s'animent de chaleureux chalets abritant associations, musiciens, commerces équitables et centres d'aide par le travail pour jeunes handicapés. Pour faire un "village de la fraternité". Fraternité. N'est-ce pas là cependant un mot dont on cherche parfois le sens, à regarder la masse dans les transports en commun, où s'entassent, baladeurs aux oreilles, des individualités soumises à leurs décibels personnels, indifférentes aux nuisances résiduelles ? C'est un mot qu'on voit partout sur les frontons républicains : Fraternité. Ah ! la devise, alphabet premier de la République ! Liberté ? Tout le monde sait : nos ancêtres se sont battus pour cela. Egalité ? Tout le monde croit savoir, quoiqu'on préfère de nos jours évoquer l'équité. Mais fraternité ? C'est comme si le mot était en quête d'académiciens pour jeter les bases d'une consistance et d'une chair nouvelles, d'une actualisation, d'une redéfinition. Il paraît d'ailleurs qu'on prévoit d'en faire un colloque à l'UMP. En attendant, un collectif (www.grandecausefraternite.com) vient d'y consacrer trois journées de réflexion. En 2004, Jean-Pierre Raffarin avait élevé l'idée au rang de "grande cause nationale". Des centaines d'associations s'y sont jointes. Des kyrielles de personnalités - de tous bords, mais d'abord de celui des humains - ont signé un appel pour elle. Huit cents maires, dont les deux tiers des grandes villes, ont paraphé une charte. Pour eux, repenser le lien social, c'était déjà une grande cause locale. Mais pourquoi cette aspiration, cette lame de fond ? Avançons deux raisons : d'abord parce qu'en nous, quand bien même, bien enfoui, sommeille tout de même, à des degrés divers, le souci de l'autre, notre double, si irritant et attachant, tellement le même et tellement un autre. Ensuite parce que nous rentrons dans une ère fortement marquée par la vulnérabilité et la dépendance - intergénérationnelle, notamment - qui conduit à nous interroger sur notre propre vulnérabilité. Les Anglais ont un verbe, care, pour dire tout à la fois "s'occuper de", "faire attention", "prendre soin". Et un substantif, qui conduit à désigner la sollicitude. Le "care", qui désigne donc l'aptitude à se soucier des autres, est devenu un sujet d'études, comme ses enjeux éthiques ou sociaux, dont le mensuel Sciences humaines se fait l'écho dans sa livraison de décembre. Or, comme le montrent les chercheuses Patricia Paperman et Sandra Laugier, la perspective du "care" nous pousse surtout à voir le monde Jean-Michel Dumay photos: mairie et vue de Tournon sur Rhône, ville radicale et fraternelle
Car c'est d'abord un état d'esprit, la fraternité. A Tournon, les jeunes ont même construit, devant la gare, un totem à sa gloire.
différemment, à réorganiser nos valeurs. Là où nos sociétés occidentales n'aspiraient jusqu'à présent essentiellement qu'à du juste (un idéal de justice universel et abstrait), le care bouscule nos priorités. L'important se concrétise, avec des questions du type : qui fait quoi ? qui prend en charge et comment ? Pour lutter contre la dépendance et la vulnérabilité, l'attention, l'empathie, l'amour du prochain deviennent des valeurs premières. L'important devient le geste, ici et maintenant, envers le faible ou celui qui souffre. C'est la main tendue. L'écoute. Moins que la justice. Ce qui n'empêche pas sa quête. Alors, trinquons à la fraternité ! Et tâchons d'être, sinon justes, déjà plus sensibles.